Récit d’une nouvelle aventure humaine avec Robin Jamon et Anouck

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"Le réveil sonne à 5h25, je prends quelques minutes pour sortir de la brume et réaliser que je pars pour une nouvelle aventure dans quelques minutes."

Je termine mes affaires avant de sangler skis et sacoches sur mon vélo. Chaussures au pied, j’enfile ma doudoune, j’attache mon casque, et on se précipite à la gare pour tenter d’attraper le train de 6h30.

Ce train au départ de Grenoble doit nous permettre d’aller à Évian les Bains pour ensuite prendre nos vélos jusqu’à Haute Nendaz (station de ski située dans le Valais, sur les hauteurs de Sion). A Haute-Nendaz, nous les déposerons chez des ami.es avant de chausser nos skis de randonnée pour monter à la cabane de Balavaux perchée à 2050m d’altitude.

Dans l’organisation de notre itinéraire, nous imaginions arriver à Évian pour 9h30, à Haute-Nendaz vers 16h30 et à la cabane pour l’apéro aux alentours de 19h. Le moins qu’on puisse dire c’est que ça ne s’est pas tout à fait passé comme prévu…

Le premier train est annulé, on rate notre correspondance. Pour gagner du temps, on décide de prendre un train dans une autre direction pour tenter de créer un autre itinéraire. Ce train est finalement tellement retardé qu’on rate notre nouvelle correspondance. Il est 9h30, on se retrouve à Aix les bains, pas du tout sur notre route et l’affichage en gare nous indique le train suivant avec 1h de retard. C’est un joli bazar.

Le plan de base n’est plus réalisable, on ne pourra pas arriver à Évian aujourd’hui. Pour essayer de s’avancer un peu plus, on décide donc de prendre différents trains jusqu’à Montreux en Suisse.

Malgré les 6h de retard, je suis content et un peu soulagé d’avoir trouvé un moyen d’arriver en Suisse, ce n’est pas grave, c’est les vacances et puis la vie est belle tout de même. Dans le dernier train, on se relâche et on contemple les surfaces blanches créées par le givre autour du lac Léman.

Arrivés à la gare de Montreux, je me dépêche de sortir mon vélo. C’est une vraie galère avec les skis et les bâtons sanglés dessus. Il pèse une tonne et je prends du temps à manipuler mes affaires pour le sortir. Je le pose contre un mur, sur le quai. Je retourne rapidement dans le wagon pour prendre mes bâtons et aider Anouck à sortir ses affaires. C’est la galère avec une sangle qui a décidé de se coincer dans sa roue. On arrive finalement à libérer l’axe, chouette ! En me retournant, j’enclenche le petit bouton vert mais rien ne se passe. Je sens bien la pression du bouton mais la porte ne bouge pas. Je comprends à ce moment-là que le train va repartir et que mon vélo avec toutes mes affaires restera sur le quai. Je le vois s’éloigner pour finalement disparaître avec sur lui, mon appareil photo, mes skis, mon téléphone, ma montre, mon ordinateur et mes disques durs (contenant l’entièreté d’un documentaire filmé pendant l’été avec ma sœur). Dans la précipitation, je coure à l’avant puis à l’arrière du train à la recherche d’un contrôleur pour qu’il puisse informer la gare, mais le train est vide.

Je suis paniqué, j’ai la respiration courte et les jambes tremblantes. Me voilà au milieu d’un train avec mon short, ma doudoune et mes bâtons de ski. Je n’arrive plus trop à réfléchir.

Grâce au téléphone d’Anouck, on repère qu’il y a un arrêt dans quelques minutes et un train retour direction Montreux. On trouve aussi le numéro de la gare, ils nous répondent mais affirment que malgré la situation expliquée ils ne peuvent rien faire. Pire, si nous n’arrivons pas rapidement, le vélo sera considéré comme un colis abandonné et l’équipe de déminage se mettra en route.

On sort du train à la gare suivante. Les cinq minutes d’attente pour le prochain train paraissent interminables. Je ne parle pas, je me sens bloqué. Une fois à l’intérieur du train retour pour Montreux, désespéré j’essaie « d’envoyer des ondes positives » comme dirait ma mère pour que personnes n’y touche. Je me dis que c’est la Suisse, que c’est chill et que les gens ont tout ce dont ils ont besoin ici.

Le train arrive en gare de Montreux, je sors en courant et traverse la gare. Je remonte le quai, descend un escalier puis un deuxième. La précipitation m’amène à bousculer une dame, je lui présente mes excuses et repars immédiatement. Une fois le passage souterrain parcouru, je remonte les marches quatre par quatre en oubliant de respirer. Je suis un peu soulé d’être dans cette état pour du matériel mais j’espère vraiment qu’il est toujours là. En arrivant sur le quai, je tombe nez à nez avec mon vélo. Il est là ! Intact. Il m’attendait bien sagement, personne n’a rien touché, la vie est beeelleeee ! Je suis soulagé et je retombe dans mon corps. Je sens de nouveau mes jambes, mes mains, ma respiration et mon casque trop serré sur ma tête. Un sourire béant se dessine sur mon visage. Sans trop savoir pourquoi, je récupère mon téléphone qui était accroché sur le guidon et je photographie mon vélo comme pour me souvenir qu’on a survécu à ça ensemble.

Soulagé et essoufflé, je retrouve Anouck pour qu’on termine de s’équiper avant de prendre la route. On descend de la gare, on monte sur nos vélos, il est 15h30 et l’aventure peut enfin (re)commencer ! D’après notre super retroplanning, nous aurions presque dû arriver à la station à cette heure-là  

Maintenant il nous reste 80 km et 1200D+ sachant que nous sommes debout (fin plutôt en attente dans différents trains) depuis 5h30 ce matin et qu’il fait nuit dans 3h. Anouck me dit qu’elle est fatiguée et qu’elle a faim mais qu’elle est quand même contente de prendre la route. Je me demande si on réussira à s’endormir dans les couettes chaudes à carreaux rouges de la cabane ce soir.

A la sortie de Montreux nous retrouvons la beauté des routes Suisse. Les montagnes enneigées de chaque côté dessinent une vallée à traverser et gardent un œil sur nous. On discute de la vie, on rigole, on pédale fort dans les montées et on profite dans les descentes.

Il est 17h15, l’obscurité s’installe doucement et pour rester visibles, on allume nos lampes. Les couleurs orangées arrivent, quelques hérons traversent les routes, ils nous accompagnent.

C’est aux alentours de 18h qu’on enfile nos grosses moufles. Les températures négatives sont de retour et le verglas aussi. Anouck est épuisée, elle a faim et n’est pas du tout rassurée de rouler de nuit sur une route glissante. On trouve une supérette pour reprendre des forces et faire un point sur notre itinéraire. On monte finalement dans le prochain train pour Sion. Il nous permet de choper la dernière navette direction Haute Nendaz, lieu de départ du ski de rando. On y installe vélos, skis et nos corps tout refroidis.

Je profite du trajet pour vous parler d’Anouck. C’est une fille trop incroyable de 28 ans. Elle aime les aventures, le militantisme, le théâtre et son rire à la capacité de transpercer les murs. On partage l’amour de Hania Rani, le soin, les soupes de courges au milieu de l’hiver, la joie d’essayer et l’élan de recommencer. On est amoureux depuis plusieurs années et c’est notre première aventure en train, vélo et ski de rando.

Maintenant vous connaissez le joyeux et fou fou personnage avec qui je voyage, on peut reprendre !

Il est 21h quand on arrive à Haute-Nendaz. On est accueillis chez Claire, une ancienne collègue gardienne de refuge d’Anouck et chez Sylvain son copain. Avec le retard accumulé dans la journée, on réfléchit à y rester dormir.

Après réflexion et reposés par la navette, on décide de faire nos affaires pour monter à la cabane dans la nuit. Malgré notre habituel temps de mise en route, on termine nos sacs dans un temps record. Il est déjà tard et il reste une bonne partie de montée. L’idée est d’être le plus léger possible, à la cabane la gardienne Pauline pourra nous prêter des vêtements. On profite de l’électricité et du wifi pour recharger les téléphones et récupérer la trace GPX de notre montée (le GPX est un format de fichier permettant de créer, partager ou modifier des itinéraires pour le vélo, la rando, de ski, la course à pied, …).

Ma sensation de fatigue est masquée par l’excitation de partir de nuit dans la neige au milieu de la montagne. Nous sommes équipées de la tête au pied, j’attache mon appareil photo sur l’extérieur du sac pour pouvoir capturer la fin de notre escapade.

30 minutes pour remonter le béton de la station avant de peauter nos skis et enfiler nos chaussures. Il est 22h35 est au commence la troisième partie de notre voyage Grenoble – Balavaux !

Pour vous documenter la montée, je vous laisse avec un extrait du journal d’Anouck.

« On commence à monter à 22h35. J’ai un peu dormi dans le train et la navette, ça va un peu mieux mais je suis toujours très fatiguée. Faudra penser à dormir plus avant de partir en aventure la prochaine fois. On monte dans la nuit en croisant juste une dameuse en bas de la station. Tant qu’on parle ça va. Dès qu’on s’arrête de parler, je me sens fatiguée avec la tête qui tourne. C’est trop cool de monter dans la nuit mais j’en profite qu’à moitié, je suis épuisée. Robin est hyper chou avec moi. A la fin de la montée, on rentre dans la forêt un peu avant ce qu’il faudrait. Mauvaise idée, c’est tout givré. Je n’arrive plus à avancer, je glisse j’ai peur de dévaler la pente qui m’attend à côté. J’ai envie de pleurer, je chouine. Robin m’aide. J’essaie de chantonner pour me distraire et continuer à avancer. On observe les sapins couverts de neige dans la nuit autour de nous. Il y a des traces de chien ? De loup ? Pauline m’a raconté cet été qu’elle avait déjà croisé le loup un soir d’hiver par ici.

On arrive enfin à la cabane. Petite bougie allumée avec un mot de Pauline. Je m’assois, je pleure pendant 10min, tout ce que je n’ai pas pu pleurer en montant. Câlin réconfortant avec Robin. Soupe de poids cassées, pain, fromage et dodoooooo ! »

C’est finalement à 2h15 que la cabane verra pointer le bout de notre nez. Pour y parvenir, nous avons dû emprunter 6 trains, nos vélos, le bus, nos pieds et nos skis. 
La nuit va être douce !

Samedi 28 janvier

10h, j’observe les formes dessinées par les rayons de lumière sur le visage d’Anouck avant qu’elle ne se réveille. Les montagnes sont blanches et majestueuses. On se pose au soleil sur la terrasse pour déjeuner, nous sommes face au glacier du Trient. Un massif de montagne dans lequel j’ai été aide gardien l’été dernier. Je suis content d’être là et de sentir l’air frais dans les trous de mes crocs.
On prend nos tabliers et on rentre en cuisine. Anouck travaillait

à la cabane l’été dernier alors elle connait bien son fonctionnement. On s’occupe du service du midi avec Pauline, tout se passe bien. On termine tartes et vaisselles en rigolant et en écoutant de la musique. Quand je bosse dans un refuge, j’ai l’impression de participer à la construction d’un monde que j’aimerais voir grandir. Un monde où l’accès à la montagne serait possible pour toutes et tous. Un monde où les humain.es préféreraient partir en vacances à vélo, à pied ou en train plutôt qu’en avion ou en 4x4. Ce que j’aime dans les refuges c’est permettre à des gens de se sentir en vacances dans un lieu aussi chouette. Je trouverais ça incroyable de développer davantage la prévention et le partage d’informations dans ces lieux. Je sais que certain parc naturel embauche maintenant des personnages chargés d’expliquer les comportements à adopter pour être en nature sans trop bouleverser les écosystèmes déjà présents. A la fin du service, on se prépare un rösti coulant de fromage et on chausse nos skis pour aller se balader sur les hauteurs.

Le soir la cabane est fermée alors on fait une fondue toustes ensemble.

Dimanche 29 janvier

La journée du dimanche est tout aussi tranquille. On garde les bonnes habitudes avec un petit déjeuner sous le soleil de la terrasse. Le pique -nique dans le sac nous voilà en route pour une journée de ski de randonnée. Anouck continue de découvrir cette pratique, elle devient hyper rapide sur le changement de peau et on commence à s’engager un peu dans quelques pentes. C’est drôle de redécouvrir ses paysages au milieu de l’hiver. J’ai eu l’habitude de voir fleurir les marguerites de début d’été et les vaches pâturer dans les alpages. Aujourd’hui le blanc a remplacé les nuances de vert et les mélèzes chargées de neige n’abrite plus de fleurs sauvages. Toute la journée a été facile, fluide et joyeuse.

On passe la soirée à discuter et jouer au Skyjo avec Pauline et Clément, l’aide gardien actuel.

Lundi 30 Janvier​

Il est 7h15 quand nous partons de la cabane. Les fixations prêtes et les peaux mises, on traverse la forêt. Les premières lueurs de la journée habillent les montagnes. Rapidement le violet envahi le ciel puis le rose fait son apparition pour finalement laisser place à un bleu éclatant. On traverse la forêt beaucoup plus rapidement qu’à la montée, on en rigole. La descente peut commencer, on alterne, un peu entre les arbres, un peu sur la piste fraîchement damée. Nous sommes les premiers et la montagne nous laisse un beau terrain de jeux.

C’est drôle de partir de la station quand les familles débarquent en mini bus pour en commencer son ascension.

On débarque chez Claire et Sylvain, on termine nos sacs rapidement et on commence la longue descente à vélo. C’est magnifique, tout est blanc. Nous traversons le mélange de givre et de neige. J’ai l’impression que je vais perdre mes doigts mais nous devons rouler rapidement pour prendre un train en fin de matinée. Le givre continue le trajet avec nous, toute la vallée en est recouverte. On traverse des vignes, des vergers d’abricotiers, des petits et grands villages. Le fleuve fume, les hérons sont de retour. 
C’est la première fois que je roule sur mon vélo avec mes skis, mes chaussures, mes bâtons, mes sacoches, … J’ai l’impression que je pourrais partir tout l’hiver. Rouler, skier, boire du chocolat chaud et recommencer. Malgré les mésaventures des jours précédents je me sens terriblement libre. Intérieurement, je me répète toute la journée que je suis heureux de pouvoir vivre ça, encore plus à deux.

Finalement, c’est une grosse salade, omelette et frites qui nous accueillent à Évian les bains. Nous voilà réchauffés pour monter dans le train direction Grenoble.

C’est dans le Trièves, à la maison que nous passerons la suite des vacances entre promenade à vélo, sieste au coin du feu, balade dans la neige !

"Heureux de vivre à vélo, accompagné des trains et sans voiture, merci la vie !"

Texte & Photos : Robin Jamon